En pré-faillite, mais décrétés heureux

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En pré-faillite

En Tunisie et depuis onze ans, une autre crise rôde. Pas le temps de reprendre son souffle, car un événement pire que celui qui l’a précédé va s’écraser sur toutes nos têtes. Aujourd’hui, nous atteignons ce qui semble être le pic de la récession, disent certains. Pour l’instant, du moins, car de nombreux indices montrent que le pire est encore à venir.

Nous sommes entraînés dans une série de crises entrelacées, inextricables et interconnectées. Bref, une multi-crise notoire à laquelle on ne voit ni fin ni issue favorable. Que choisiriez-vous entre un prédicteur bien intentionné, mais absurde, dangereux et intéressé, et des pseudo-démocrates, machos et dangereusement intentionnés ? Nous nous sommes livrés à ce dernier pendant les 10 dernières années et sommes coincés avec un président comorien, des institutions flottantes et un effondrement social et économique inévitable. Mieux vaut repartir avant le 25 juillet car nous aurons les outils pour les combattre, ces fanatiques, dans un cadre institutionnel, disent certains. Il vaut mieux avoir un contact avec l’ennemi que l’on connaît, qu’un chef aux multiples facettes et imprévisible qui s’est emparé de tous les pouvoirs et nous entraîne vers un destin inconnu…

Mais est-ce simple ? Dans cette histoire, tout n’est pas noir ou blanc. Le manichéisme n’a pas sa place. Il s’agit de se souvenir très précisément que ces gens ont construit les institutions, le modus operandi et l’artificialité d’un système démocratique spécialement conçu. Reculer, c’est revenir au point de départ de la crise politique, à ses origines, qu’il ne faut surtout pas oublier. Qu’est ce que tu fais après? Acceptez-vous le monopole de la personnalité de toutes les autorités et décidez-vous seul de l’avenir d’un pays sans tache ? Profiter de l’échec de la classe politique pour mettre en œuvre son vilain projet et remodeler l’État à l’image de sa vision ? Admettez-vous remonter avant le 14 janvier 2011 à des pratiques autoritaires ? Se rendre pour remettre les commandes au Guide Suprême qui aura le droit de tout revoir, qui décidera de tout pour nous tous ? Devrons-nous toujours choisir entre la peste et le choléra ?

La haine légitime d’une grande majorité de Tunisiens pour la secte dirigeante dirigée par Ennahda, avant le coup d’État de Kais Saied, leur fait perdre toute discrimination. Se dresser aujourd’hui contre la domination présidentielle et critiquer ses méthodes périlleuses fera de vous un traître, un soumis aux corrompus, voire un islamiste patenté. J’ai perdu la capacité de séparer les choses. Le désespoir pousse les Tunisiens à s’accrocher à Saïd, croyant qu’ils y trouveront leur salut. Cela était même encouragé par le chef, qui ne cessait de décrire ses adversaires avec tout ce qui pouvait être une honte. Et voici celui qui décide pour nous que nous sommes heureux de ce qui se passe sous nos yeux et dans nos vies. Gardez-vous de dire autrement les ennemis du peuple !

Alors oui, nous sommes heureux, tellement, tellement heureux que nous risquons d’être submergés par la passion, que nous risquons de déclencher un raz-de-marée d’abondance qui pourrait s’abattre sur le monde et le saturer d’« ondes positives ». Nous touchons les sommets du bonheur. Nous nous intéressons tellement à lui que nous sommes franchement en concurrence avec les pays les plus heureux du monde. Finlande, Danemark ou Suède, vous n’avez qu’à faire attention, nous venons vous tuer ! Nous sommes, semble-t-il, les champions du Bonheur National Brut sinon du PNB.

C’est le triomphe de nouvelles méthodes. La Tunisie a toujours été un pays ancestral. Le ramadan est là et les gens sont heureux. Car contrairement à ce que disent les mauvais médias, semoule, riz, pain, farine, huile, sucre, etc. sont disponibles. Parce que les prix des légumes et de la viande sont abordables pour tout le monde. Parce que les factures ne font pas mal du tout. Quelle chance nous avons !

La plus grande préoccupation du peuple, en ces jours de bonheur, est de discuter de la nécessité de changer le système ou de discuter de la nature de la constitution, du rôle de la justice ou du mode de scrutin. Notre Guide Suprême est une source intarissable de bonheur, n’a-t-il pas finalement déclaré la dissolution de ce nid de serpents qu’est le Parlement ? N’a-t-il pas décidé de lancer un « dialogue national » ? Alors peu importe que la famine et la banqueroute nous attendent, car nous sommes ordonnés heureux.